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Raid des Bogomiles 2016

Publié par Sébastien S. (FRA 049) dans le blog Sébastien S. (FRA 049). Nombre de vue: 1563




Ce compte rendu est un peu particulier car pour des raisons que j’expliquerai en aval (un bon romancier doit savoir ménager le suspense !), il sera le dernier du genre, voire le dernier tout court. Je vais donc pouvoir me lâcher et faire un compte rendu à l’ancienne, à base d’informations inutiles (oui je mange de la banane et boit de l’eau gazeuse au ravitaillement), de digressions et autres joyeusetés du genre. Après je pourrais vous laisser tranquille et déclamer comme Jean Louis Aubert, « Voilà c’est fini » !

Mais en attendant, revenons à nos moutons. Au programme du jour, le Raid des Bogomiles, à Carcassonne, 101km et 4000D+.

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Pour moi sur un ultra, « l’important n’est pas d’arriver. L’important c’est ce qui t’arrive ». Je suis à un moment de ma pratique et de ma vie où je fais de la légèreté un art de vivre. Légèreté du corps, légèreté de l’esprit.

Tout ce que je mets en œuvre tend vers ça. Je pensais être prêt pour aller titiller les 100 miles (160km) dès cette année mais 3 abandons pour des raisons différentes sur mes 3 ultras de l’année (Ecotrail de Paris, Ultra du Périgord et 80km du GRP) m’ont alerté sur le fait que le moment n’était pas venu et ne viendrait peut être jamais. Initialement inscrit sur le 177km de cette édition du Grand Raid des Cathares, j’avais songé ne pas y aller avant de basculer sur la version enfant, à savoir donc le Raid des Bogomiles. J’attends de cette course une seule chose, de la maitrise. Je veux arriver à faire ce que je n’ai jamais réussi avant sur ce type de format, gérer la forme physique et surtout maitriser mon mental pour faire une course pleine dans le plaisir et avec un minimum de souffrance.

Puisqu’il est un sujet que les français adorent, allons y gaiement et parlons bouffe. La croyance commune est que le carburant principal et unique du coureur à pied sont les glucides. Donc vas-y que je te charge en sucre avant et pendant la course. C’est une des composantes que j’aimais le moins dans ma pratique car je commençais à en avoir marre de me gaver comme une oie, d’autant plus que cette dépendance au sucre impactait mon humeur. Après avoir lu des livres sur le sujet et écouté le témoignage d’ultra runners ou triathlètes (Timothy Olson, recordman de la Western State, Zach Miller, Mark Allen, …), j’ai décidé de tenter l’expérience du 0 glucide avec un régime Low Carb High Fat, à savoir plus de glucides mais plein de gras car c’est bien connu le gras c’est la vie !

Je ne vais pas détailler ici comme ça fonctionne et encore moins essayer de convaincre qui ce soit. Vous êtes libre d’aller vous renseigner sur le net ou de me poser des questions. Pour mettre en place la lipolyse (transformation de la graisse en carburant) j’ai dû faire beaucoup d’entrainement en essayant de garder ma fréquence cardiaque (180-âge) sous contrôle car au-delà d’un certain seuil c’est du glycogène qui est brulé ce que je ne souhaite pas. Forcement mes allures s’en sont ressenties mais j’ai pris beaucoup de plaisir à courir à ces vitesses réduites.

En attendant je me suis dit que je n’avais rien à perdre à tenter l’expérience. Concrètement j’ai enlevé de mon alimentation tous les glucides (donc tout ce qui est sucré) les 15 premiers jours de septembre et j’ai fait tous mes entrainements à jeun même ceux de vitesse. 2 sorties de 3 et 4h à jeun et sans manger ni boire m’ont convaincu que je pouvais fonctionner aisément sans ces fameux glucides. Une fois cette phase d'acclimatation terminée, j’en ai remis ponctuellement et en petite quantité avant les efforts les plus sollicitant comme les séances de vitesse. L’idée pour la course étant de reprendre ma stratégie alimentaire habituelle mais en ne chargeant pas énormément les 3 jours précédents la course et en fonctionnant au feeling durant l’épreuve. Et advienne que pourra !

Le temps est annoncé plus que maussade. Pluies et vents soutenus mais j’arrive à rester dans le bon état d’esprit pour en profiter au maximum. Après quelques années de pratique relativement intensive en compétition, je souhaite prendre du recul avec tout ça pour revenir à une pratique loisir. J’ai décidé que cet ultra serait le dernier en tant que « compétiteur » car je n’ai plus l’envie de faire les efforts nécessaires que cela implique. J’ai mis compétiteur entre guillemets car je sais que même si mon niveau reste très modeste, sur ce type de course, si on veut courir aux avants postes, cela nécessite un entrainement cadré et régulier. Je n’ai pas un talent naturel et les quelques résultats obtenus l’ont été suite à une optimisation de tous les paramètres autres que l’inné, à savoir la planification générale, l’entrainement à proprement parlé avec des séances pénibles parfois, l’alimentation, la récupération et la gestion mentale. Mais je suis à un moment de ma vie où je tiens à m’affranchir le plus possible des contraintes. J’ai soif de liberté et de simplicité. On va donc ranger cahier d’entrainement, cardio, gps et autres attributs du coureur moderne pour revenir à la base de l’histoire. Un homme, ses jambes et sa paire de baskets. J’irai courir quand bon me semble, au gré de mes envies. Et pour les compétitions il en sera de même. Je ne suis pas sûr d’avoir envie d’accrocher beaucoup de dossards en 2017. Il y a suffisamment de possibilités pour se faire plaisir en dehors de ce cadre-là.Je l'ai suffisamment expérimenté cette année pour en être convaincu.

Ceci étant dit, je suis très heureux d’être là, sous une pluie fine devant la porte narbonnaise de la cité de Carcassonne, avec 200 environ de mes camarades d’aventure prêt à partir pour une de ces journées qui comptent.

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J’ai beaucoup travaillé en amont pour arriver à me mettre dans ma bulle et à ne pas me laisser influencer par mon environnement. Je pars donc à la cool autour de la 10ème place et je prends un petit rythme qui me convient. Mon regard est pointé 3-4 mètres devant moi et je ne cherche même pas à compter à quelle place je me situe. Je devine juste un tas de gens devant. Les premiers kilomètres nous mettent rapidement dans la difficulté. Le terrain est déjà dégradé, notamment par le passage la veille au soir des coureurs du 177km. Sur certaines bosses, je peine à monter et me retrouve même à revenir à mon point de départ illico presto. Ambiance mudrace. Tout ce que je déteste. Sans surprise un coureur plus à l’aise revient sur moi et me laisse me dépatouiller du mieux que je peux.

Dans ces conditions difficiles, les idées noires font vite leur apparition. On n’est qu’au 10ème kilomètre et c'est la tempête dans ma tête : qu’est-ce que je fous là dans le brouillard, la pluie et le vent à me galérer à escalader un monticule de boue ! Le pompon arrive vers le 15ème km à l’intersection d’une piste forestière où le brouillard aidant je n'aperçois même pas la rubalise suivante. Je suis mon instinct et retrouve le chemin rapidement. C’est à ce moment-là, au plus bas du moral, que je décide qu’aujourd’hui j’irai au bout. J’ai trop envie de voir la citadelle illuminée ce soir et quand je vois l’énergie que mettent les bénévoles pour nous permettre d’être là, il est hors de question, sauf gros pépin physique, de rentrer en navette. A partir de là, ma stratégie mentale ne connaitra plus de failles. On reste dans le moment, pas après pas, et on se projette de ravitaillement en ravitaillement. Alors oui ça sera long, parfois un peu pénible, et alors qu’est-ce que j’ai de mieux à faire aujourd’hui ?

La piste prend sa forme descendante et me permet enfin de dérouler ma foulée et par la même de revenir sur deux coureurs dont mon camarade plus à l’aise dans la boue que moi. L’écart de vitesse fait que je continue ma route en solitaire mais je sens que je les ai réveillé car ils se rapprochent. J’en profite donc pour ralentir et retrouver avec joie un peu de chaleur humaine. J’apprends avec un sourire que Eric qui m’avait dépassé est un coureur de Vendée. Nous avons donc des connaissances communes. Sur une nouvelle montée, je laisse mes camarades partir, à regret, car je préfère rester dans mon allure de préservation, à la cool Raoul.

Inconvénient, je m’endors un peu et lors d’une belle descente, je rate l’intersection à gauche. Le temps d’arriver en bas, de faire quelques centaines de mètres avant de tomber sur un cul de sac et me voilà obligé de tout reprendre à l’envers. Mais m’étant préparé à ce genre d’imprévus, je l’accepte de bonne grâce et retrouve une concentration qui me permettra d’aller au bout sans autre faux pas. Le ravitaillement du 18ème km est en approche et une personne m’annonce 3ème. Je lui dis qu’elle se trompe car j’ai deux camarades devant plus ceux que je n’ai pas rattrapé. Pourtant au pointage on me confirme l’information, je ne comprends rien. Se seraient-ils tous perdus ?

Je prends le temps de me ravitailler en suivant un protocole qui a fait ses preuves. Je recharge en eau si besoin est, je bois de l’eau gazeuse, je mange de la banane, rien de plus, et j’en mets quelques morceaux dans un sac congélation, que je dégusterai en chemin. Passionnant n’est-ce pas ? Je papote avec les bénévoles mais pipelette que je suis, voilà le 4ème qui se pointe. Je file donc dare dare. On n’est loin de l’arrivée mais on ne peut s’empêcher de compter déjà les places. Voilà bien quelque chose qui ne me manquera pas dans le futur !

Les secteurs suivants sont plaisants mais il faut aimer la solitude car je ne verrais personne pendant une paire d’heures. Pas besoin de bénévoles au croisement des routes, on se débrouille tout seul comme des grands. Peu avant l’arrivée à la base de vie du 48ème kilomètre, je reviens sur Sébastien que j’avais croisé au début. Ravi de retrouver un peu de présence humaine et d’éclaircir ce mystère des places fantômes. Il me confirme que nous étions bien tous les trois en tête. Concentré que j’étais au départ, je n’avais même pas remarqué que j’étais revenu sur autant de coureurs et en les doublant, j’avais momentanément pris la tête de la course sans le savoir. Je comprends mieux après coup, leur empressement à me suivre à la trace !

Quoi qu’il en soit cette pause à venir est grandement attendue. Initialement je n’avais pas prévu de le faire mais suite au conseil avisé d’amis coureurs, j’ai posé un sac de délestage avec du change. C’est donc un délice de pouvoir changer de chaussettes, de troquer la veste de pluie pour un coupe-vent et de recharger le sac en nourriture. Encore que cette dernière précaution sera grandement inutile puisque dans cette 2ème partie de course je vais quasiment cesser de m’alimenter. Je n’ai plus faim et je sens que j’ai suffisamment chargé mon estomac pour aller au bout. L’utilisation des graisses va fonctionner à plein régime et aucune faiblesse ne viendra entamer ma marche en avant. Sébastien se plaignant d’avoir mal partout, je m’estime très chanceux puisque de mon côté absolument aucune trace de fatigue musculaire n’a fait son apparition, si ce n’est les ischios légèrement sensibles mais c’est vraiment histoire de chercher la petite bête. On m’annonce le 1er à 32 minutes donc ça ne va pas m’inciter à m’exciter.

Je repars gaiement avec un brin de soleil pour compagnon. Cet état d’euphorie va s’assombrir un peu quand je vais réaliser qu’il reste encore un sacré bout de chemin à parcourir. Je vais lutter mentalement jusqu’au 71ème km où la gestion sera un peu plus facile. Avant le ravitaillement je croise la femme de Sébastien qui m’encourage. Quelques centaines de mètres plus loin, je l’entends crier donc j’imagine que ce dernier est proche. Contrôle du sac au ravitaillement. Je commence à déguster une soupe délicieuse lorsque l’on m’annonce que le 1er est parti il y a 5 minutes à peine. Bon tant pis pour la soupe même si j’apprendrai plus tard que l’écart était bien plus conséquent que ça. Pas de Sébastien en vue, bizarre.

14km jusqu’au prochain signe de vie, je sais que ça va être long donc je reste concentré. Bon an mal an, j’arrive en vue du ravitaillement du 85ème et le même manège se reproduit avec la femme de Sébastien. Je prends le temps cette fois ci de manger ma soupe car l’écart a grandi devant. En repartant, toujours pas de coureur en vue derrière, hum étrange. Le temps est venu de sortir la frontale et d’entrer dans la nuit. Sur ce secteur de 7km je vais voler. Je ne sens plus mes jambes et je cours énormément, pas vite mais je cours. C’est donc assez rapidement que j’arrive sur le dernier ravitaillement à partir duquel je vais pouvoir me projeter sur l’arrivée. Jamais deux sans trois, on dit c’est bien ça ? Et hop j’arrive au ravito et hop j’entends des cris moins d’une minute après mon passage. J’apprendrai à l’arrivée que Sébastien n’était pas juste derrière moi mais à 1h. Sa femme le pensant proche essayait de le motiver mais sans le voir.

Le dernier secteur de 10km est annoncé roulant mais il me sera pénible car pas vraiment en accord avec le profil. Les bosses sont nombreuses et des droits dans le pentu ont été rajouté. Je ne suis pas fan d’ajouter de la difficulté pour la difficulté sur une fin de parcours. Sur la montée la plus rude, j’ai bien failli laisser toutes mes bananes en offrande à la forêt. La boue est de nouveau bien présente et les descentes sévères se font sur les fesses. Les jambes se sont légèrement raidies et la lassitude commence à poindre. L’apparition de la citadelle au loin réchauffe le cœur mais j’ai comme dans l’idée qu’elle ne va pas s’offrir aussi facilement.

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Et en effet de nombreux passagers très boueux dans les vignes seront nécessaires pour avoir enfin le privilège d’entrer en ce lieu hors du temps. Je n’avance plus mais j’ai dans l’idée que si jamais une frontale apparaissait à l’avant ou à l’arrière je saurai mobiliser un monceau d’énergie nouvelle. Mais là je me contente de mettre un pied devant l’autre et de me dire que l’histoire est belle. J’arrive, ce qui me va très bien, dans la discrétion totale sous les hourras du speaker et de quelques bénévoles. Je dois d’ailleurs souligner l’énergie incroyable du maitre de cérémonie qui m’a annoncé comme si j’avais gagné l’UTMB. Et les suivants auront droit au même traitement, frissons garantis.

Après ces quelques 12h25 à crapahuter dans la boue, même la douche fraiche fait du bien. Les gestes sont hésitants, la démarche raide, l’esprit embrumé, ainsi va la vie du traileur. Le lendemain c’est un ciel sans nuage qui m’accueille au réveil. Journée parfaite pour se balader et voir les autres coureurs arriver.

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Je suis toujours gêné quand des gens me félicitent pour courir autant de kilomètres comme si c’était un exploit surhumain. Je suis gêné car je sais que ça n’est pas le cas. Il suffirait à ces personnes de voir les hommes et femmes du 177km arriver pour se rendre compte que ce sont des gens ordinaires. Ce sont leurs frères, leurs sœurs, leurs pères, leurs mères, leurs grands-pères et leurs grands-mères. Des gens ordinaires qui ont su avoir confiance en eux et ne pas se mettre de limites. Les forces qui nous habitent sont inimaginables et on aurait tort de ne pas profiter pleinement de cette chance incommensurable qu’est l’existence terrestre.

Quant à moi, j’ai l’impression d’avoir bouclé la boucle. Un nouveau chapitre va s’ouvrir. La passion de courir ne risque pas de faiblir, il est juste temps qu’elle prenne une autre forme. Ce qui est sûr ce que je ne serai jamais bien loin de ce monde, rien que pour le plaisir de voir tous ces hommes et femmes franchir une ligne d’arrivée avec des étoiles plein les yeux.


  • Laurent C. (FRA 044)
  • Cyrille L. (FRA 022)
  • Sébastien S. (FRA 049)
  • Cyrille L. (FRA 022)
  • Cyrille L. (FRA 022)
  • Laurent C. (FRA 044)
  • Sébastien S. (FRA 049)
  • Olivier M. (FRA 031) #3
  • Mevenig R. (FRA 044)
  • Laurent C. (FRA 044)
  • Cyrille L. (FRA 022)
  • Cyrille L. (FRA 022)
  • Sébastien B. (FRA 065)
  • Cyrille L. (FRA 022)
  • Sébastien S. (FRA 049)
  • Mevenig R. (FRA 044)
  • Sébastien S. (FRA 049)
  • Yann L. (FRA 064)
  • Erwan M. (FRA 092)
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